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Le potentiel pacificateur des religions

Source : www.arte.tv
7 avril 2006

Selon les médias et la littérature scientifique, la « Religion au quotidien » c’est avant tout la guerre et la violence : des Indiens hindous attaquent leurs voisins musulmans, des colons juifs nationalistes ouvrent le feu sur des Palestiniens, des fanatiques bouddhistes attisent la guerre civile à Sri Lanka, des fanatiques musulmans prennent d’assaut des ambassades et commettent des attentats-suicides, des gouvernements chrétiens mènent des guerres, chez eux et ailleurs, au nom de Dieu ou de la liberté. Il est vrai que les religions ont un potentiel de violence et de conflits ; c’est scandaleux, inutile de nier ou d’enjoliver les faits. Néanmoins, aussi étonnant que cela puisse paraître, les religions sont très rarement la cause des conflits. Elles sont plutôt instrumentalisées dans le combat : elles ne « déclenchent donc pas l’incendie, tout au plus le propagent-elles » (Andreas Hasenclever).

Cela n’est cependant qu’une facette de la réalité. Il existe aussi des hommes comme Martin Luther King, Gandhi, le Dalaï-Lama. Ces derniers incarnent l’influence bénéfique qu’exerce la foi : ils nous montrent que par conviction religieuse, l’homme peut rejeter la violence, œuvrer pour la paix et même sacrifier sa vie ! Toutes les religions se targuent d’être « fondamentalement » pacifiques, prétendent que « leur Dieu » est un dieu de paix. Or, chaque jour qui passe nous montre le contraire. Les enjeux politiques et théologiques sont-ils donc incompatibles ? Les quelques pacifistes religieux connus sont-ils les seuls à avoir converti leurs convictions en action politique ?

Bien au contraire. En y regardant de plus près, on trouve des dizaines d’exemples d’individus, d’institutions ou d’initiatives dont l’engagement a été déterminant pour la prévention de la violence et la résolution des conflits : et ce toutes religions et cultures confondues, dans toutes sortes de conflits :

- En 1978, après des décennies de tensions, la guerre semblait imminente entre l’Argentine et le Chili. De nombreux médiateurs avaient échoué dans leur mission ; c’est alors que le Pape Jean-Paul II, fraîchement élu, intervint. Grâce à son envoyé spécial, la guerre fut évitée et les parties revinrent à la table des négociations. Compétent et persévérant, il proposa diverses solutions. Lorsqu’en 1983, la situation politique évolua en Argentine, il suffit de quelques mois pour que les deux Etats signent un accord de paix et d’amitié sur la base de ces propositions. Grâce au Pape, un conflit centenaire avait été réglé pacifiquement et définitivement.

- Lorsqu’en 1994 au Rwanda, les Hutus chrétiens massacrèrent un million de Tutsis en 100 jours, seuls les Rwandais musulmans s’opposèrent à la violence en se fondant sur le Coran. Ils allèrent jusqu’à cacher des fugitifs, leur procurer des vivres et les accueillir dans leurs mosquées ; ils payèrent souvent cette solidarité de leur vie. Ils portèrent indistinctement secours aux Hutus et aux Tutsis, aux musulmans et aux chrétiens. Aucun dirigeant musulman ne fut accusé de génocide. Au contraire, le président du Rwanda leur demanda d’« apprendre à la population la vie en commun ».

- A la fin des années 1980 en RDA, c’est en grande partie grâce à l’Eglise protestante que le changement de système eut lieu sans violence. Grâce à la prière, elle créa un climat pacifique avant les manifestations régulières du lundi, qui jouèrent un rôle essentiel dans le changement politique. Toutes tendances politiques confondues, les opposants purent se réunir et s’organiser sous les auspices de l’Eglise. Ses relations avec les politiques et les artistes permirent d’éviter que les parties n’aient recours à la violence. Après la réunification, les représentants de l’Eglise assumèrent fréquemment des responsabilités politiques en prenant part à des consultations, tant dans les parlements qu’au sein des gouvernements.

- Quelques années plus tôt, en 1986, le dictateur philippin Marcos fut renversé sans escalade de violence ni guerre civile, en grande partie grâce à l’implication de l’Eglise catholique. Les communautés religieuses et le clergé régulier enseignaient et pratiquaient déjà la résolution pacifique des conflits depuis des années, contre la volonté de la plupart des évêques. Des ecclésiastiques incitaient les résistants à utiliser des méthodes non-violentes au lieu de prendre les armes. Les médias religieux représentaient la seule source d’information indépendante et furent indispensables à l’organisation de la révolution pacifique. Lorsque la situation s’aggrava en février 1986, c’est Monseigneur Sin, le cardinal de Manille, qui condamna la fraude électorale, appela le peuple à manifester et négocia dans l’ombre, provoquant ainsi la chute du tyran.

- En 1979, à la fin du régime de terreur de Pol Pot, le Cambodge était anéanti. Le moine bouddhiste Maha Ghosananda décida de braver la violence et la guerre civile ; en visitant des camps de réfugiés et en reconstruisant temples et cloîtres, il s’efforça de redynamiser la communauté monastique, largement décimée, ainsi que la vie religieuse du peuple. Après des décennies de violence, il redonna aux Cambodgiens l’espoir d’un avenir paisible. Depuis, des dizaines de milliers de personnes participent chaque année à la marche de la paix menée par Maha Ghosananda. On leur enseigne la non-violence et elles transmettent l’idée de réconciliation dans tout le pays.

- Si Gandhi est connu dans le monde entier, l’un de ses compagnons de lutte, Khan Abdul Ghaffar Khan, est tombé dans l’oubli. Fervent musulman, il pensait que servir Dieu, c’était servir son prochain. Avant Gandhi, il entama un travail social et d’éducation dans le nord-ouest de la colonie britannique des Indes orientales. Il fonda en 1930 l’« armée des serviteurs de Dieu », une formation très hiérarchisée, foncièrement islamique et radicalement non-violente. La non-violence ne visait toutefois pas uniquement à résister à l’occupant ; il s’agissait d’une règle de vie générale. Les quelque 300 000 « serviteurs de Dieu » prônaient l’égalité des sexes, la tolérance envers les non-musulmans et réalisaient deux heures d’aide communautaire par jour. Des milliers d’entre eux furent tués pour leur combat pacifique ; d’abord par l’occupant britannique, puis par les dirigeants du Pakistan nouvellement créé, pour qui Abdul Ghaffar Khan et ses compagnons n’étaient pas assez musulmans !

- Au Mozambique, des membres de la communauté catholique laïque de Sant’Egidio firent office de médiateurs entre les parties à la guerre civile. Ils obtinrent en 1992 ce qui jusqu’alors semblait impossible : la signature d’un accord de paix, qui mettait fin à la violence et ouvrait la voie à la démocratie.

- La déclaration de cessez-le-feu de l’organisation séparatiste basque ETA, en mars 2006, n’était pas aussi inopinée qu’il y paraît. Elle était l’aboutissement des efforts soutenus du père irlandais Alec Reid, qui à l’époque déjà avait convaincu l’IRA de rendre les armes.

Il existe de nombreux exemples similaires dans le monde entier, qui nous montrent que les religions ont un potentiel pacificateur. Qu’il s’agisse de guerre, de résistance contre un occupant ou contre un dictateur, de guerre civile ou de réconciliation, c’est souvent grâce à des religieux que la violence a pu être évitée ou éradiquée, que des parties ennemies ont négocié, que des conflits ont été résolus de manière constructive et non-violente.

Les religieux sont souvent considérés comme indépendants, désintéressés et fiables. Ils connaissent parfaitement les problèmes de la société dans laquelle ils vivent, comprennent les conflits, sont proches des personnes touchées, partagent parfois leur sort. On leur fait a priori confiance, malgré tous les excès commis au nom de la religion. Ces qualités leur permettent d’être des médiateurs crédibles et reconnus. De plus, ils agissent en général dans l’ombre, sans bruit ; ils n’aiment pas tenir la vedette et ils fuient les médias. Les négociations peuvent ainsi se dérouler à huis clos et les parties ne risquent pas de perdre la face en public. Une telle discrétion peut s’avérer déterminante dans la médiation et perdure souvent après le règlement du conflit. C’est justement pour cela que le public est si peu informé de l’engagement fréquent et des succès considérables des religieux : des gens de toutes les religions et de toutes les cultures, qui pratiquent leur foi de manière fascinante !

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