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Au berceau de l'Inde mythique
Dans les campagnes reculées du Karnataka, les vestiges des premiers royaumes racontent le Ramayana, la grande épopée hindoue Au berceau de l'Inde mythique

Par Florence Evin

LE MONDE | 27.04.05

Hampi (Inde) de notre envoyée spéciale

Le ruban d'asphalte coupe à travers les champs de coton et court à perte de vue, longeant des collines gréées d'éoliennes géantes, pour s'enfoncer, plus profond encore, au coeur même de l'Inde. Les pales blanches démesurées, qui évoquent les ailes des planeurs, animent un paysage accablé de chaleur. Solitaire, assis sur son char à boeufs en bois nu, un paysan enturbanné encourage ses deux colosses à trottiner comme des mules. La litanie cristalline des clochettes de cuivre, accrochées aux cornes peintes en bleu, accompagne son chemin.

Dans cette campagne reculée du Karnataka, où naquirent les premiers royaumes hindous, technologie de pointe et véhicule rescapé de l'Antiquité fonctionnent de concert. Encouragé plus qu'ailleurs dans cet Etat central de l'Inde du Sud, qui a pour capitale Bangalore, la "Silicon Valley indienne" , ce fragile équilibre entre innovation et tradition, preuve de la vitalité de l'équation indienne, est un vrai pari pour la première démocratie de la planète, forte d'un milliard d'habitants, qui a choisi d'avancer à pas lents.

Au terme de 300 kilomètres à 40 km/heure depuis Bangalore, sur une chaussée à deux voies encombrée de camions, vélos, piétons et... chars à boeufs les voitures privées sont rares , le voyage touche à son but. Et Prakash, le chauffeur, n'en démord pas. Lui qui fait ce trajet plusieurs fois par mois au volant d'une Ambassador crème astiquée comme un sou neuf "la" berline indienne carrossée en Morris des années 1950 ne cherche pas à dissimuler ses sentiments, au contraire. "A chaque fois, lâche-t-il, l'émotion, le plaisir de retrouver la "Stone City est intact. Car la cité de pierre raconte toute l'histoire du Ramayana" , la grande épopée de la mythologie indienne.

Hampi, capitale du premier royaume hindou unifié, surgit dans un chaos de grès rose. Impossible, d'abord, de distinguer de ce gigantesque éboulis les temples, kiosques, pavillons et colonnades qui se fondent dans la roche. La ville impériale a pris place au milieu de ce chaos sans en perturber l'ordre divin.

De cette capitale, qui connut son âge d'or avec 500 000 habitants, 35 000 cavaliers en armure, 800 éléphants dans ses étables sous le règne de Khrishnaraya, le Louis XIV indien, et décrite, en 1520, par le marchand portugais Domingo Paes, il reste des centaines de monuments ciselés dans le grès, inscrits au patrimoine mondial de l'Unesco, et un modeste village de 5 000 habitants, serré au pied du Gopura, la tour d'entrée du grand temple demeuré en activité. Si le sanctuaire n'est plus illuminé chaque soir par trois mille lampes à huile, le rituel perdure à l'identique.

Après avoir sonné la cloche qui réveille les dieux et chasse les esprits malins, les fidèles viennent y recevoir la lumière sacrée.

UN AMPHITHÉÂTRE NATUREL

Jothi a aménagé sa nursery school, l'école primaire d'Hampi, entre les piliers des vieilles halles déroulées sur un kilomètre dans le prolongement du temple, où autrefois s'échangeaient rubis, diamants, émeraudes et perles. Dans les premiers rayons rasants de l'aube, les écoliers en uniforme blanc et bleu, les cheveux huilés de frais, font la gymnastique sur la terre battue de la grand-rue tout juste balayée, avant d'entrer en cours d'informatique.

L'institutrice n'a pas assez d'éloges pour Pampa Pathi, ce fermier de 57 ans qui a financé l'école et qui a fourni les quatre ordinateurs. Elle n'a pas un mot d'aigreur pour son maigre salaire : 1 100 roupies par mois (20 euros), cinq fois moins que dans une école publique. A
25 ans, Jothi vit avec ses parents, dans la ruelle qui grimpe le long du temple, partageant la pièce de 2 × 2 mètres où son père, tailleur, officie. Sa mère vend des chapelets et des poudres colorées qui servent aux offrandes. Son bonheur est ailleurs, auprès des enfants.

"Nous, hindous, assure le docteur Sheelakant Pattar, nous ne croyons pas que le bonheur soit directement lié au confort physique. Nous sommes même persuadés qu'il est inversement proportionnel à l'aisance matérielle." Il est professeur d'anglais, à Badami, 170 kilomètres plus au nord.

Cette ville occupe un site unique. Un amphithéâtre naturel entouré de falaises en à-pic où fut fondée, au VIe siècle, une des premières capitales du royaume hindou des Chalukya, qui s'étendait de Bombay, au nord, à Mysore, au sud. A chaque heure du jour, verrouillant un vaste réservoir émeraude, cette muraille en basalte, aux tons dégradés de rose, rouge, ocre, prend un relief différent, épousant le poli de la pierre usée par les pluies de mousson.

REMERCIER LES DIVINITÉS

Jupon vert relevé aux mollets, blouse cerise découvrant une peau tannée par le soleil, les yeux brillants, Saudra rayonne de jeunesse et de beauté. La guirlande de jasmin qui enserre sa natte noire témoigne de son passage matinal au temple. Au côté de sa mère, des tantes, cousines et voisines, elle a les deux pieds ancrés dans l'eau et bat le linge sur la pierre. Ses coups cadencés et ceux des dizaines de lavandières postées sur les escaliers bordant le réservoir résonnent en écho jusqu'au fort situé 200 mètres plus haut. Les voiles des saris rouges, jaunes, violets, déroulés sur la berge, sèchent au soleil. Au moindre souffle, ils se dressent en étendards comme s'il fallait sans cesse remercier les divinités d'avoir su préserver la majesté du site.

"Badami est bénie des dieux, insiste le professeur d'anglais, la mousson a été très bonne et les villageois sont riches." Ce n'est pas le concessionnaire Bajaj qui le contredira. Installé depuis huit ans sur la rue principale, Akhtar vend quinze scooters chaque mois (le 50 cm3 est affiché à 25 600 roupies, soit 450 euros, le revenu mensuel d'une famille de la classe moyenne). Ce n'est pas non plus Pandappa Mutudar, le marchand de perles qui vient tous les mois, en train et en car depuis Hyderabad, avec un petit sac empli de bracelets et de parures de pacotille : "Ici, je fais en six mois le "business d'une année" , confie-t-il.

Le bourg agricole, qui vit de la culture du millet, du blé et de l'arachide, fort de 30 000 habitants, grouille d'activité. Au marché, la foule est si dense que se frayer un chemin entre les pyramides de fruits et légumes disposés à même le sol, les étals des confiseurs, des quincailliers, les marchands d'étoffes et les bricoleurs en tout genre qui monnaient leurs services tient du gymkhana.

SANCTUAIRES RUPESTRES

Les maisons des plus modestes blanc et bleu pour les hindous, vertes pour les musulmans se côtoient près du lac. Comme l'ancienne mosquée et la nouvelle, toutes deux bâties à deux pas du temple shivaïte.

Le concert des lavandières monte en écho jusqu'aux sanctuaires rupestres, sculptés à mi-pente dans la falaise, et qui mettent en scène un monumental Shiva Nataraja, roi de la danse, aussi puissant qu'aérien. Les muscles tendus, le dieu créateur-destructeur écrase sous son pied droit le démon de l'ignorance et tient de sa main gauche la flamme de la connaissance.

Badami bénie des dieux : si 90 % de ses enfants vont au collège jusqu'à 14 ans, ils ne sont plus que la moitié à poursuivre des études au-delà de 16 ans, car, dans les champs, un enfant rapporte 50 roupies (0,88 ) par jour à ses parents. Combien d'entre eux feront partie des 30 000 diplômés de l'une des soixante-dix-sept écoles d'ingénieurs du Karnataka.

Florence Evin

Les paradoxes de Bangalore

Capitale de l'Etat du Karnataka, Bangalore, qui approche les 7 millions d'habitants, attire chaque semaine trois nouvelles firmes étrangères. Mais "l'homme d'affaires qui débarque dans la capitale des technologies de l'information doit s'armer de patience" , prévient The Economist, qui consacre, dans son édition du 23 avril, trois pages à l'ancienne cité-jardin des Anglais, à sa chaussée défoncée, ses embouteillages (la prospérité de la ville engendrerait 900 véhicules supplémentaires par jour !), sa pénurie d'hôtels...

Plaque tournante du boom indien de l'informatique, Bangalore vend son savoir-faire en biochimie, aéronautique, centres d'appels (secteur en progression de 40 % par an), et ses services aux multinationales (Deutsche Bank ou General Electric), mais n'en a pas pour autant renoncé à ses blanchisseurs ambulants, toujours équipés de ces vieux fers en fonte chauffés à la braise qui enchantent le voyageur. A croire que ces paradoxes, qui sont propres à l'Inde, loin de freiner son développement, l'accompagnent.

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